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Accueil > Garde à vue > Les bruits et la saleté


Vous avez peut être imaginé une cellule de garde à vue genre moine reclus, silence, sérénité et recueillement, avec un zeste de veilles pierres, deux meubles en bois massif, pas un gramme de poussière, au mur un crucifix avec une vieille branche de buis béni.
Arrêtons là le phantasme de feuilleton télévisé : vous êtes dans un espace exigu, tout de béton brut de coffrage, qui fut peint à plusieurs reprises de couleurs variées dont aucune n’a tenu durablement, la porte n’a aucune poignée de votre côté, vous ne distinguez pas bien le bas des murs, il est recouvert de plusieurs générations de mégots, de papiers gras, de poussières, de boue, avec parfois des restes qui ont été vomis là et même des taches de ce beau rouge marron qui signale le sang séché ou la défécation hâtive.
Le ménage n’est pas fait tous les mois, et le budget pour y pourvoir doit être utilisé ailleurs depuis plusieurs lustres.
Vous apprenez rapidement que la maison est en pleine activité, les portes claquent, les voitures démarrent, les ordres fusent, les gens courent dans les escaliers, les téléphones sonnent comme dans les années soixante, quelqu’un pleure, ou gémit, on vient d’attacher les menottes de quelqu’un à un radiateur, et ce cliquetis métallique résonne dans tous les autres radiateurs, sachant que votre cellule n’en a pas.

Vous découvrez alors que vous avez froid, le contrecoup psychologique, évidemment, dans une heure ou deux vous manquerez d’air tellement il fait chaud et l’aération inexistante vous provoquera un sentiment de respirer à nouveau la même poussière pour la troisième fois.
Un des bruits les plus intrusifs vient d’une autre cellule dans laquelle un malotru lourdement imbibé tient à faire savoir qu’il encule tout le monde par des hurlements insupportables de bête blessée dont vous êtes la première victime, jusqu’à ce que vous-même demandiez à ce qu’il assouvisse prochainement ce désir très légitime et vous laisse enfin en paix.
Vous ne vous reposerez pas en ce lieu, et après tout cela fait partie de votre préparation : bientôt vous accueillerez l’interrogatoire comme une délivrance et vous pourrez tout admettre, même à propos de cet assassinat d’un nommé Kennedy, dont vous vous découvrez brutalement responsable, tout sauf retourner dans cette cellule !
On vous a pris votre montre, et le temps vous semble tout à coup si long ! Le temps était votre repère, vous etes perdu sans lui.
Vous vous sentez en danger de couler dans ce trou qui a déjà beaucoup servi de latrine dans un coin , vous cherchez évidemment comme tout le monde à vous asseoir dans le coin opposé, qui est aussi le plus sale, car le plus fréquenté, vous découvrez que vous n’êtes ici ni le premier ni le dernier, vous avez l’impression qu’un odeur de terreur et de désespoir entre en vous et que vous la sentirez le reste de votre vie, ce qui est tout à fait exact.
Vous n’aviez jamais imaginé même depuis les ampoules basse consommation qu’il existât des lumières aussi faibles et jaunes, c’est que la poussière a presque rempli la demi-sphère grillagée au dessus de vous, à plus de trois mètres, qui contient une ampoule allumée en permanence, à l’interrupteur à l’extérieur.
Comment le seul fait qu’une main extérieure éteigne cette lumière peut il devenir aussi désirable, aussi souhaitable, qu’il envahisse votre esprit ? Comment le fait que cette lumière qui vous aveugle et parait vous surveiller s’éteigne peut il aussi vite vous être si indispensable ? Comment cette attente est elle si douloureuse ? Comment le savent-ils, au point que sans prévenir, la lumière s’éteint ?
Mais immédiatement elle se rallume, et cette brièveté d’assouvissement vous jette dans le désarroi, sans forces sans voix devant tant de méchanceté.
Vous êtes indigné de vous contempler aussi bas, aussi loin de ce que vous pensez être, vous vous en voulez à vous-même de vous être plongé dans une telle indignité, vous savez maintenant que vous aviez tort dans votre estime de vous, que vous n’êtes rien, vous acceptez votre déchéance...
Par un hasard extraordinaire, vous étiez seul et pas en compagnie dangereuse de trois sodomites en mal d’affection et habitués à trouver ensemble un quatrième pour entamer une nouvelle partie. ceux là ont deux grandes expressions récurrentes : « mon joli » et « tais toi .. »
C’est à ce moment précis que la porte s’ouvre : la lumière du couloir vous éblouit, l’officier va vous interroger, et vous savez que vous avez perdu la partie avant de vous asseoir devant lui.
Alors, comment faire ?
Vous disposez de toute la force nécessaire pour traverser cette épreuve si vous acceptez de ne pas retourner cette force contre vous et si votre orgueil ne vous affaiblit pas trop.
Observez, mémorisez chaque détail comme si Amnesty International attendait votre reportage vécu.
Comptez les immondices, triez les mentalement, calculez leur poids, par catégorie puis au total, leur volume, imaginez que vous avez les instruments nécessaires et prévoyez les gestes à faire pour tout nettoyer.
Comptez les voix, les portes, les pièces, imaginez en trois dimensions tout l’immeuble, cherchez les issues.
Entamez une discussion constructive avec les cafards, qui accepteront peut être de vous laisser leur organiser une petite course à la miette rassie.
Imaginez le scénario de votre prochain livre : comment, camionneur en Australie, j’ai fait la guerre aux extraterrestres ...